On doit l'apparition de la guitare automatique à l'impulsion conjuguée d'Alfred Suvigne et Adolphe Riouls. Ils formaient un duo itinérant de transformistes : les Toufignes du Bord, et écumaient les zones désolées du sud de l'Europe. Leurs numéros allaient de la scarification publique de vêtements, aux chansons paillardes, des claquettes pour les mains au transformisme musical, en passant par la femme découpée en morceaux et la vente d'élixirs.
Après quelques années économiquement fructueuses mais épuisantes moralement, ils se retirèrent pour concevoir leur grand numéro, le Salto Mortale de l'art itinéraire : la guitare automatique.
Ils mirent trois mois à réaliser un prototype, dans leur atelier secret, blindé et souterrain du 24 impasse de Mouriars, à Mouriars dans les basses-Alpes orientales.
Une fois prêts, ils se lancèrent sur les planches à Jvenche, petite résidence d'été de Mr et Mme Pargvichou, jouxtant Mouriars, avant d'obtenir le succès mondial que l'on sait, et partant, de révolutionner la pratique instrumentale.
Le principe de la guitare automatique est simple : il s'agit de faire jouer une guitare automatiquement de la musique qui a été jouée dessus au préalable. Le système est fondé sur l'hypothèse jusqu'alors négligée que les instruments de musique ont une mémoire. Or Alfred Suvigne et Adolphe Riouls ont réussi a réactiver les gestes portés sur les instruments : doigtés, cordes pincées, pressées, caressés, accords frappés, etc. Ils sont partis de cette constatation qu'un instrument, n'importe quel instrument, juste après avoir été joué est légèrement différent d'avant : usure, traces de doigts, etc., et qu'en mesurant correctement la différence entre cet avant et cet après, il était possible de reconstituer au moins une partie de ce qui avait été joué dessus. Pour cela, ils ont mis au point un appareil extraordinairement fin qui mesure les différences de vieillissement physique de l'instrument, le rioulophone (qu'on nous pardonne d'effleurer très vite, trop vite ! tous ces sujets passionnants, mais le temps manque, le temps manque). Ceci leur a fourni une première approche générale de la musique jouée et mémorisée par l'instrument. Ensuite, en faisant intervenir des décalages de mémoire (par hypnose, réveils forcés, relations de rêves) sur les instrumentistes eux-mêmes, ils parvenaient à s'approcher plus clairement de la musique de l'instrument. Tout ceci était encore, il faut bien l'avouer, un peu artisanal, et imprécis.

 

Mais le pas décisif fut franchi lorsque Riouls mit au point la sibuline, qui est un révélateur sonore pour instruments. On a beaucoup glosé sur la sibuline, dont la belle couleur évoque les cocktèleux tropicaux, la torpeur du midi et des îles. Tremper une guitare ou tout autre instrument dans un bain de sibuline déclenche une série de vibrations sur l'instrument, celui-ci se met alors à jouer automatiquement et sans intervention d'interprète les musiques jouées dessus précédemment, de la même manière, exactement. C'est le résultat approché par le rioulophone, mais avec une efficacité, une simplicité confondantes ! La densité du principe actif définit l'ancienneté de la musique jouée ; plus dense est la solution, plus ancienne est la musique restituée. A partir d'un certain degré d'ancienneté, variable selon les instruments, la musique n'est pas restituée entièrement, mais fragmentairement. D'autre part, certains instruments restent muets quelque soit la dose de sibuline. Il semble aussi que l'instrument soit inutilisable après un bain de sibuline, et que le bain ne soit possible qu'une fois : répétée, la musique restituée perd de sa qualité et devient mécanique, comme jouée sans âme. Ce dernier aspect a fait dire à ses détracteurs que la sibuline était une bien mauvaise musicienne, puisqu'elle ne savait pas insuffler de vie à chacune de ces interprétations. Où va se nicher la jalousie, hein.
Les Toufignes du Bord ont donc illuminé les plus grandes salles de concert avec leur nouvelle attraction, utilisée d'abord en reproduction de ce qu'ils venaient de jouer, dans une mise en scène quelque peu vieillotte mais qui a enchanté une génération entière de spectateurs. Ils ont ensuite, devant les accusations de trucages, et afin de rendre plus attractif leur numéro, fait intervenir des vieilles guitares apportées par le public. Mais bientôt la découverte a intéressé de nombreux musiciens, compositeurs, musicologues, et autres plombiers qui s'en sont emparé avec succès. Avec la société Golic & Goloc, industriels spécialisés dans l'élaboration de tablas buvables à accrocher aux murs, (tout le monde se souvient du slogan : Golic et Goloc, les tablas nouveaux, les tableaux buvables) fut commercialisé un petit socle à réservoir qui permettait de placer n'importe quel instrument de musique usagé dans son salon et grâce à la sibuline, de lui faire jouer n'importe quelle musique jouée dessus auparavant.
On redécouvrit ainsi des traditions musicales oubliées, sur de vieux fiddles et flûtiaux, violons de greniers et pianos décrépis, ainsi que, note pour les érudits et les fins lettrés, des interprétations originales de certaines œuvres par leurs compositeurs eux-mêmes : phase finale du développement de la guitare automatique et sibulinée, Les Toufignes eurent l'idée de monter des orchestres d'instruments à la sibuline, qui, correctement synchronisés pouvaient jouer dans des interprétations d'époque, les œuvres des compositeurs disparus. Qui ne se souvient de la 3° symphonie de Malcolm Prygent interprétée par l'orchestre de Bourmangham sibuliné ?

 

Comme on peut l'imaginer, les musicologues, dont l'avidité, l'opportunisme économique, la férocité sont légendaires, se ruèrent sur une telle découverte, et des tests systématiques furent entrepris sur les instruments des musées, et les interprétations résultantes, consignées et analysées. Mentionnons à ce sujet les études particulièrement abondantes de Mme Laurens Arsins, qui ont permis de comprendre en profondeur le développement de la musique improvisée dans la zone franche du Rajasthan Sud, grâce à des épandage de sibuline sur les villages à grand renfort de canadairs, et ainsi permettre l'éclosion de talents tels que Suzanne Rubit-Foutta, (dont l'opérette Ernesta-Ernestine ou l’amour trapu contrarié, qui doit tout à ces découvertes, connut un succès considérable. Cf l'article sur Les grands lieux de l'activité musicale entre 1822 et 1824 AG , par Hans Righ, dans le présent ouvrage).

 

Peu de temps après fait fortune avec la sibuline, Adolphe Riouls en déposa le brevet, et, à sa mort, on découvrit que le contenu de la sibuline n'était rien d'autre qu'un peu d'eau déminéralisée mélangée à du colorant naturel.

 

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