Il est certain que par là-bas le registre grave ne parvient pas. On a tout essayé, rien y fait : en dessous d'une certaine note, variable selon les latitudes, le son ne passe plus. Finis les nobles grosses caisses, les appels éperdus de trombones et les chants mélancoliques des violoncelles électriques. On a tout de suite accusé les agriculteurs qui aspergeaient les champs avec de la sibuline. Mais se pourrait-il que si elle révèle le son des instruments, et aussi, inutilement, des patates et des choux, elle rendrait la campagne imperméables aux virils appels des contrebasses ?
C'est peu probable, peu probable.

Mais ce qui est nouveau, et plus inquiétant encore, et plus étrange peut-être, est cette région de Sansylvanie où ce sont les aigus qui sont en grève.
Oh oui, on peut ricaner : enfin débarrassés des sopranos aiguës, plus de flûtes ni de hautbois, quel bonheur ! Les bébés aussi se contorsionnent en silence, sous les yeux reposés de leurs parents, conquis.
Mais imaginez que tous les registres, progressivement, disparaissent ?
Ah ! J'entends encore les cyniques : je n'entendrai plus les cris aigus de Simone !
Soyons sérieux, et restons optimistes : nous n'avons pas encore trouvé de région où l'aigu ET le grave manquent, mais ne doutons pas qu'Hans Righ, toujours fouineur, va bientôt débusquer cette région sinistre et oppressante.
Comment expliquer ces phénomènes ? Plusieurs thèses contra-dictoires s'affrontent : selon Orfilien Samazouilh — auteur respecté de S'il est un charmant pompon) il ne s'agirait de rien d'autre que d'un problème d'humidité au ras du sol : les graves se déplaçant plus bas que les aigus (tout le monde sait cela n'est-ce pas), le brouillard continu dans ces régions empêche la propagation et le déplacement des graves, arrivés en grosse masse rasante des régions septentrionales, propulsées par l'anti-cyclone de l'Ouest. Les précipitations sont à craindre néanmoins. Un excès d'humidité aurait tendance à disperser ces larges et fières vibrations, qui, s'effilochant dans les branches en essayant de survivre, deviennent de faibles médiums et finalement s'évaporent.

 

Où est la vérité ?


Fariboles ! rétorque Jacquot Jacques, dans son De cumpendiumnis Naturalibus Bobo qui voit au contraire la sécheresse de l'air responsable unique de l'épuisement des basses, qui tombent comme des vieilles gigues à l'approche de l'été avant même d'avoir atteint la frontière. Adolphe Riouls se bat avec Hans Righ qui veut mettre le pauvre Toufignes au bagne, à la sibuline et à l'eau, lequel Riouls traite le noble journaliste de sale boche, sous prétexte que la sibuline aurait épuisé l'air de tout son comme comme elle a épuisé des dizaines d'instruments aujourd'hui aphones... Bref, personne n'est d'accord, on ne sait à quel saint météorologique accorder sa confiance musicale, on ne peut vraiment pas faire confiance aux scientifiques, mais qu'importe : les faits sont là, et on observe avec émerveillement ces vallées dans lesquelles des trombes de basses résonnent fièrement, allant rejoindre les grands troupeaux de violons-tromblons, et quelques kilomètres plus loin rien, un silence d'avant l'orage !
 

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