William Sungynt (4 AG- 5 AG) défraya la chronique pendant de longues années à cause de la relation si particulière qu'il entretenait avec sa belle fille, Isadora Pumpkin-Wessel.
Non monsieur, ce qui nous intéressera ici n'est pas de savoir qu'elle a été la nature de leur relation, mais plutôt de comprendre l'implication d'Isadora dans son œuvre.


Un portrait d'Isadora Pumpkin-Wessel, dû au crayon d'Ernesto Parinello-Troppittino, retrouvé dans les papiers de Sungynt. Fasciné par la morphopsychologie, celui-ci n'hésitait pas à croquer son entourage et à établir des listes pour chacun : nombre de doigts, de dents, de pieds, longueurs de cheveux, de sourcils, nombre de lignes dans la main, etc.

Nous avons des témoignages assez précis de la technique de travail de Sungynt, à travers sa correspondance fournie avec Ernesto Parinello-Troppittino (qui a longtemps habité sous de vastes plafonds, dans la rue adjacente) :

"Je me lève à l'aube, assez tôt pour que toute la maison dorme encore, et assez tard pour ne pas réveiller le coq. Alors, je m'infiltre dans la chambre de ma chère Isadora endormie, et, muni de mon papier à musique ainsi que d'un double décimètre, je m'assois près de son lit. Je mesure alors soigneusement tout ce qui dépasse, doigts, nez, menton, cheveux (si possible un par un), et je note tout, tout, tout !
De ces chiffres qui, j'en suis certain, possèdent une harmonie parfaite qu'il m'incombe de découvrir, je déduis des séquences de hauteurs, que je transforme en accords, ou en mélodie. J'ai pour cela une petite ruse bien spéciale : si j'écris le nombre sur une de ses inspirations, c'est une note mélodique, sinon, elle fera partie d'un accord.
Hi hi hi ! N'est-ce pas cocasse ?
J'ai aussi un accord pour sa main droite, un autre pour la gauche, un pour ses bras, plusieurs pour ses cheveux, et le plus sublime bien sûr, l'adorable mélodie de ses yeux et de ses cils. Le tempo m'est donné par la vitesse de sa respiration, et le timbre par les couleurs de ses linges et de sa peau. J'ai pour cela une échelle bien à moi, qui fait correspondre à chaque couleur primaire une famille d'instrument. [...]"

"Cher Ernesto,

Ta dernière lettre m'inquiète. Quoi ? je serais bien timoré et ne resterais qu'à la surface des choses ? Ta suggestion d'aller à l'intérieur du corps de ma chère Isadora me parait à la fois promesse de délices interdits, et achèvement de ma capacité à aimer et à créer. Car enfin, désire-t'on encore ce que l'on possède ? Si je pouvais mesurer le battement de son cœur, l'intérieur même de sa bouche, y aurait-il encore le désir pour moi de le voir se transformer en sons ? Je ne le crois pas."

On pourrait s'étonner en effet, que William Sungynt ne soit pas allé comme Hans Righ un peu plus tôt jusqu'au démantèlement du corps pour y trouver l'harmonie sonore suprême. Il faut sans doute y voir, sinon de la pusillanimité, en tous cas une réserve très naturelle chez notre compositeur, dont Righ sera complètement dépourvu.

C'est pendant l'été 1912 AG que Sungynt acheva son double quatuor dit l'aérien, pour quelques vents doublés d'un quatuor d'accordéons. Cette œuvre majeure révolutionnera la musique de chambre à tel point que Sungynt deviendra, bien malgré lui, la figure centrale du Physisme, mouvement auquel bien des talents majeurs (notamment une certaine école viennoise, qualifiée d'Actionnisme) doit tout. En trois parties, le double quatuor s'articule autour du thème du pied d'Isadora, qui sert de motif récurrent : on peut dire sans ironie qu'il s'agit véritablement du moteur formel de la pièce. Les thèmes secondaires de l'œuvre sont ceux des cheveux, et de la main gauche de la jeune femme. L'œuvre se développe selon un schéma implacable de montée de tension vers la résolution qui intervient vers le début du troisième tiers : le thème des lèvres est alors énoncé dans son entièreté et fait culminer l'œuvre jusqu'à la fin, dans une apothéose particulièrement réussie.
Quelques années après cette réussite, et tandis que Sungynt enseigne toujours les sciences humaines au Royal Oxford College, il achève son unique opéra : Ulysse et Parsifal, sur un livret inepte de sa propre composition. On voit à quel point la rédaction de ce torchon a été douloureuse pour lui :

"Cher Ernesto, ton vieux William a bien des soucis avec Ulysse, qui ne veut rien savoir sur le graal. Je n'étais pas né, me répond-il sournoisement ! Mas enfin, ne sait-on que les choses postérieures à notre naissance ? Fichtre ! si je ne devais me référer qu'à ce qui m'est arrivé et non à ce que le monde a vécu avant moi, je ferais pâle figure ! "

Le système musical employé est relativement similaire à celui du double quatuor, mais au lieu d'avoir utilisé des données mesurables, physiques, Sungynt s'intéressa aux données morales d'Isadora. Il déduisit un thème lyrique du nombre de fois qu'elle prononçait le mot "tendresse" dans un mois, un thème altier à partir du vocabulaire guerrier qu'elle pouvait utiliser, etc. On ne s'étonnera guère que le registre général de l'œuvre soit plutôt lyrique et méditatif que guerrier ! L'œuvre contient pourtant des pages magnifiques, méconnues aujourd'hui, sans doute à cause de l'absence de progression dramatique nécessaire à tout ouvrage lyrique. Conscient de ces défauts, Sungynt tira de son opéra une suite en trois parties, pour percussions, flûtes et cordes, qui se superpose parfaitement au double quatuor l'Aérien, afin, disait son auteur


... "de donner un portrait musical complet de ma chère Isadora, afin que l'on entende non seulement sa grâce physique mais aussi que les cordes de son âme résonnent en sympathie avec son corps gracieux, et les cordes de mon violon."

 

 

La superposition est une atroce cacophonie.

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