Les couvreurs à vie, désignés ainsi parce qu'ils vivent réellement sur les toits, sont de plus en plus rares. Et c'est fâcheux, car ils rendaient de fiers services : toujours prêts à sauter en cas de chute de tuile, toujours à l'affût des fuites, des gouttières percées et autre envolées de tuiles, leurs présence chantonnante en toute saison, en diverses positions des toits faisaient le charme des demeures anciennes, des grandes maisons de province aujourd'hui abandonnées. On en voit encore qui rampent parmi le lierre sur des toitures à demi éventrées de manoirs abandonnés, tentant sans doute d'endiguer un effondrement inéluctable. Ceux qui ont connu les couvreurs à vie regrettent leurs gémissements doux les rudes nuits d'hiver, leurs délicates promenades matinales de haut en bas, les bruits légers de tuiles qui accompagnent leurs pas. En revanche, on ne se plaindra pas de la disparition de leurs excréments qui glissent des toits, leurs urines qui parfois passaient par dessus les gouttières, leurs déchets qui coulent sur les fenêtres quand le vent est particulièrement fort. De plus, certaines familles de couvreurs à vie, mal adaptées à leur environnement, se sont développées anarchiquement, et leurs nombreux enfants, parfois facétieux, qui galopent sur les toits avaient parfois le cran de descendre sur les balcons et de coller leurs figures hideuses, noircies, contre la vitre. Les chasser à coups de torchons était bien inutile, étant donné leur vitesse de déplacement, et la certitude qu'il reviendraient quelques minutes plus tard.
C'est qu'on ne choisit pas ses couvreurs à vie : ils s'installent, et travaillent pendant quelques années, se plaisent sur des critères bien difficiles à définir. Les nourrir, les payer est une insulte à cette corporation fière ; les espionner, les contacter, même par le regard peut les effrayer ou les vexer et le lendemain ce cadeau du ciel si l'on ose dire s'est évanouie.
On se réjouira, en revanche, de l'arrêt des pugilats des couvreurs à vie avec les hommes de charpente.

En effet, même s'ils se rencontraient rarement (seulement quand les dégâts étaient vraiment importants), ces rencontres étaient toujours l'occasion de violences et de dégâts sur les murs, de tuiles tombées, de corps pendus, de hurlements, et parfois même de morts violentes. Il faut bien reconnaître que les hommes de charpente sont beaucoup plus pacifiques que les couvreurs à vie, et leur torpeur générale, leur immobilité prolongées sous les tuiles, dans leurs cavités, sous les faîtes les préparaient mal à la confrontation avec leurs collègues du dessus, habitués au vent, aux mouvements brusques, aux pluies et au grand air. Pourtant, comment pourraient-ils vivre les uns sans les autres ? On sait bien que les nids de couvreurs, généralement près des cheminées ont leur exact pendant dans la charpente, et dans certains cas même on a pu constater (autant qu'on a pu compter les hommes de charpentes, formes noiraudes évoluant lentement dans la pénombre) que le nombre de couvreurs est exactement le même que celui de leurs homologues cachés. Certains romanciers sont même allés jusqu'à voir dans la répartition des couvreurs, des hommes de charpente et leurs homologues souterrains, les carreleurs et les égoutiers une symétrie d'ordre divin, une correspondance avec la disposition des étoiles, ou l'organisation des ruches : tout a été dit, mais quel crédit accorder à ces faiseurs ?
Les hommes de charpente sont eux aussi en voie de disparition ; on a constaté bien souvent l'absence injustifiée des formes oblongues collés aux poutrelles, parallèlement à la disparition ou au déménagement des couvreurs à vie. Le cœur se serre de voir les traces, cordes, outils, pièces de bois, copeaux, abandonnés comme sous le coup d'un incendie. Les nœuds familiaux, les meurtres, les mariages sont-ils des événements propices à l'abandon de couvreurs à vie ? Cette corporation sensible et discrète s'emeuvrait-elle d'événements marquants, qui attireraient l'attention sur eux, même par ricochet ?
 

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