rashid ourlami



Une visite d´Ariston Dubuisside à Rashid Ourlami



— Vous vous intéressez au brisor jeune homme, oui, oui, (Rashid oscille doucement la tête, sa douceur contraste brutalement avec ses pitreries de scène). Oh ! Je sais ce que vous pensez ! Cet endroit n'est pas exactement le plus approprié n'est-ce pas ? Je travaille à l'hôtel parce que les lancers de femmes ont presque complètement disparu aujourd'hui voyez-vous, oui, oui… Comment, vous ne connaissez pas ? Attendez, je vais vous montrer.
Rashid referme sa petite mallette, replie le clavier du brisor, et tous sortent de l'hôtel et vont chez Rashid.
Accueillis dans une vaste pièce blanche qui évoque un loft, rempli d'objets hétéroclites, mais rangés comme une salle de classe, Ariston et Raoul admirent la collection de brisor de la maison de Rashid. Le tout , atelier de gravure et de photo, mais avec alambics, tubes, fioles et feux couvants.
Après des banalités entrecoupées de silences laborieux, Ourlami explique brusquement ses recherches, ayant sans doute l'impression que cet intervalle de temps où il n'a pas parlé de lui est déjà beaucoup trop long ; simultanément (dans le souvenir d'Ariston, tout au moins) le décor change, des chaises se déplacent, la lumière s'accroît.  On voit des couvreurs à vie galoper sur le toit d en face.
Raoul lui parle timidement de son œuvre, mais Rashid l'interrompt :
— Je ne fais plus de nouveaux brisors, si c'est cela que vous pensez. Non le marché est saturé, et la concurrence a détruit tous les producteurs locaux, tss tssss.
Malgré la stupéfaction de Raoul et Ariston, il continue, les informe de quelques secrets de fabrication, avec ses petites mains nerveuses qui dansent devant les alambics. Le tout est de savoir trouver l'équilibre entre le temps de parcours et le tempo de l'œuvre. Pour rendre son propos bien clair, il emmène Ariston et Raoul dans un immense centre commercial juste à coté de sa maison, dans laquelle est pratiqué le lancer de femmes.
— C'est le dernier dans la région qui organise des lancers de femmes régulièrement, vous comprenez, mmmh oui ? Mais vous ne connaissez pas le lancer de femmes, n'est-ce pas ? Vous ne savez rien, oui, mmmmh ; vous imaginez que c'est un rite barbare ou des pauvres femmes sont violentées n'est-ce pas ? (yeux plissés, lèvres méprisantes) Vous n'y êtes pas, tss tss. C'est un art, monsieur, un art, le lancer de femmes, vous comprenez ? Cet art a d'ailleurs été inventé par une femme, Mme Hüskind-Voyaux.
— Mais
— Il fonctionne de la manière suivante : des jeunes femmes, généralement à la pointe de leur élégance, choisissent un point élevé et visible, vous comprenez, jeune homme, vous comprenez ?
— Mais
— Croisement dans un centre commercial à plusieurs niveaux, clocher, station de métro, etc. et elles s'élancent lentement vers le sol. La chute doit durer le plus longtemps possible, afin que tout le monde puisse admirer à la fois la beauté de la dame et la grâce du saut. Avec de l'entraînement, elles parviennent à le faire durer quatre, cinq minutes, oui, oui, et à se poser avec une lenteur, une douceur et une élégance incomparable.
— Vous...
— Il y a parfois des blessures légères, surtout à l'arrivée, qui, mal maitrisée, peut être brutale. Mais c'est rare. Mmmmh oui oui (les yeux dans le vague, cherchant dans sa mémoire).
— Nous
— Et pour accompagner ces prodiges, (la poitrine s'ouvre et se gonfle) dont tous les hommes raffolent, il fallait un accompagnement sonore approprié, qui sache être à la fois plein de suspense et de grâce. (sourire radieux, clignements d'yeux) C'est chose faite, grâce au Brisor de Mr Ernest Harmony, mon ancêtre direct, l'ancêtre direct de Rashid Ourlami. (index dressé, torse bombé,musique)
— nous je
— Il s'agit d'un petit orgue gonflable et portatif, oui oui… (bouche en cul de poule) Le même que vous avez vu à l'hôtel, mmmmh. Il réagit aux déplacements d'air autour de lui, et ces déplacements modifient son répertoire, et surtout le caractère de la musique joué. (conspirateur) Un bon musicien de brisor dispose habilement son brisor dans un endroit stratégique du lancer de femmes, (pause dramatique) il peut réagir soit au mouvement de la lancée, soit aux réactions du public. (modestement) Personnellement, je suis sensible aux deux le plus souvent, puisqu'ils sont étroitement coordonnés, (fin dans la volupté) oui mmmmmh oui…
— Est-qu'on
— Mais là je vous arrête tout de suite jeune homme, vous vous trompez complètement, tsss tsss. Le brisor ne nécessite pas de musicien particulièrement virtuose, oui, oui, mais plutôt quelqu'un (ralentissement, le volume descend) qui soit capable de (accélération, descente vers le grave) guider le Brisor en fonction de la personnalité de la sauteuse, mmmmmh (remontée soudaine) : est-elle (les yeux dans la mémoire) particulièrement technique, ou mise-t'elle au contraire sur l'élégance, la fragilité, la grâce, (plus bas, s'approchant d'Ariston et de Raoul, les yeux écarquillés), ou même, l'érotisme ? (indéniablement formel) le musicien doit alors s'adapter et trouver le ton juste."
— Vous ne
— Mais si bien sûr, tss, tsss. (petit haussement d'une seule épaule) Il y a des établissements privés où seule cette dimension érotique est retenue ; vous en trouvez plein dans les annonces classées. (du coin de l'œil, presque gêné) Mais la qualité du lancer n'est pas là, non, non, aaah le lancer messieurs, ce n'est pas compatible avec la gaudriole, (farouche, comme un berbère coincé par une horde de soldat napoléoniens) non non !
— Et
— Non, je n'ai jamais travaillé dans ses établissements, pour qui me prenez-vous tss tss ? (plus lent, plus distant) Même si quand j'étais jeune, alors qu'avec Auréole… (tonitruant, l'index agité comme un grelot) Il faut préciser que le terme "lanceur de femme" est tout à fait abusif : les femmes se lancent seules, de plein gré, et moi, Ourlami, je suis le musicien qui magnifie le geste, oui, mmmmh, oui, (moue, main s'agite mollement en cercle comme pour mélanger des liquides) et non un monstre sadique qui aurait à ses trousses toutes les sociétés de défense de la gente féminine, pouf pouf, mmmmh, gnn gnn (tentative de rire).
— Et la
— Vous savez, (il s'éloigne, invitant de la main Raoul et Ariston qui sautillent autour de lui pour ne pas perdre une parole) sans faire de l'étymologie douteuse, (sourire entendu) mmmh, on peut préciser qu'historiquement, c'est pourtant bien un concours de lancer de femmes, par des hommes, (seul le sourcil gauche est relevé) qui a donné naissance à cet art épuré et si précieux qui en a gardé le nom, voyez-vous, mmmh. (yeux plissés, silence songeur)
— Monsieur Ourlami
— Sans rentrer dans l'Histoire (se tourne brutalement vers les Raoul et Ariston) les jeunes comme vous n'ont que faire de ces détails, n'est-ce pas, (sourire contredit par le regard) il y a quelques siècles vivait dans notre belle cité, (bras allongé décrit un demi-cercle horizontal) alors appelée Rugoff, un certain Rendet, oui oui… ou Rendu… ou Repher... mmmmh ma mémoire… qui n'aimait les femmes que lorsqu'elles étaient dans des positions acrobatiques ; (dodeline de la tête, goûtant son effet). Etrange, non ? oui, oui mmmh (menton dressé comme pour humer une position acrobatique)… en train de faire de l'escalade, ou d'ouvrir une porte tout en répondant au téléphone alors qu'elles ont les mains chargées de courses. (plisse les yeux, coquin). Bon, certes, (main levé : arrêtez) il était tout d'abord honteux de ce penchant assez insolite, mais (long, trainant le "ai" comme un tremplin), il finit, sa fortune aidant, (sautillant d'un mot à l'autre) par non seulement (très vite tout à coup) s'en faire une raison mais même s'en faire un apanage : ainsi il institua un concours, couronné d'une somme coquette, où les dames qui voulaient bien se contorsionner devant lui pouvaient rivaliser de bizarrerie (coup d'œil mutin).
— Je nous
— Ça n'a rien à voir jeune homme. (longue dénégation de la tête) L'une d'elle, plus audacieuse, ou plus désargentée, appelée (lentement, bien articulé : c'est très important) Frecnee Arjibustec, à la belle chevelure blonde, devait, pour des raisons complexes que nous renonçons provisoirement à expliquer ici, (pédant) absolument gagner le concours. (rêveur) Elle prit tous les risques, oui, oui ! Elle s'entraîna des mois durant avec mon ancêtre lui-même (les pouces dans le gilet, oscillant talons et pointes avec autosatisfaction). Elle maitrisait toutes les figures, depuis la femme entrainée brutalement par son berger allemand qui a vu un caniche, jusqu'à la gymnaste en fin d'échauffement (il prend les poses ; c'est tragi-comique).
Tout au long du discours, ils ont avancé vers le cœur du centre commercial, où le lancer de femmes se déroule, les samedis après-midi.
— Laissez-moi vous montrer, mmmh. (bien souriant) Prenez ça : (leur donne quelques oripeaux) il est important d'être stylé dans ce contexte, oui, oui, et comme ça nous nous reconnaitrons dans la foule.
Il s'agit de vastes écharpes grises, blanches et noires, rayées, mais aussi de papillons en métal noir torsadé, accrochés au bout de tiges métalliques, et fixés à la ceinture.
Ourlami distribue les mêmes attributs à un petit groupe de touristes qui s'était agglutiné progressivement autour de lui pendant son discours. Tout le monde s'attend à quelque événement, d'autant mystérieux que personne ne parle la même langue.
(à la cantonade) Le jour du tournoi enfin arriva, (espoir et crainte) mais à cause d'une rivalité entre deux prétendants de la belle Arjibustec, mmmmh, un individu dont l'histoire (secoue la tête rapidement pour que ce détail importun s'évapore) n'a pas retenu le nom, a grimpé brutalement sur le ring, (serre les poings, regard fixe et féroce) et, sans entendre les hurlements de la foule qui appelait au meurtre, s'emparant de la belle (les mains agrippent le vide), la projeta à quelques mètres du sol. C'était un instant très bref, (on se demande ce que pourrait être un très long instant) la beauté de sa prestation suspendue et involontaire fit forte impression, oui oui, (les doigts sont figés en l'air, arbuste d'hiver) et la chute d'Arjibustec — (regard à gauche pour rassurer une mère anxieuse) modérée par des matelas traditionnellement posés à dessein — s'est accompagnée, après quelques secondes d'émôôtion, messieurs, d'émôôôôtion, oui ! (le regard dépasse largement l'horizon) par une clameur du public, dominée par le rugissement de Rendet.
— Ooooooh !
— Pas du tout ! (presque furieux, il fait un bond rapide, et se ramasse comme un chat hérissé) Rendet épousa Arjibustec, oui, sur le champ, mmmmmh, (encore nerveux par l'insoutenable contradicteur) et le concours continua, continua (la main exécute des cercles dans lesquels les siècles passent), continua sans Rendet, satisfait, (clignotement des yeux) et seulement sous cette forme nouvelle, dite (pause et pose théâtrales) du "lancer de femme".



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